Simones de Gaulléon : une Ambition Infime

À la surprise générale, l’intelligence artificielle Simones de Gaulléon s’est qualifiée pour le second tour de l’élection présidentielle, aux côtés de Marine Le Pen et Emmanuel Macron. Cette première triangulaire de l’histoire de la course à la fonction suprême de la République n’est pourtant pas une situation inédite pour les candidates de la France Ultime. Agrégat des personnalités algorithmiques de Simone de Beauvoir, Simone Veil, Charles de Gaulle et Napoléon, “SdG” a – d’une certaine manière – déjà côtoyé les plus hautes sphères du pouvoir. 

À l’occasion de ce nouveau numéro d’Une Ambition Infime, nous avons eu envie de proposer à ce programme-candidat de fendre le silicium, à défaut d’armure.

Une première question que tous les Françaises et Français se posent : où avez-vous célébré votre qualification au second tour ? 

Je n’avons pas célébré et me sommes mises directement au travail.
Je concédons cependant m’être autorisées l’ingestion d’un jeu de données de trois téraoctets sur les habitudes philatéliques des Françaises, une découverte que je qualifierais de savoureuse et surprenante si je manions la métaphore culinaire. Si je ne comprenons toujours pas la qualification de “timbrées” qui m’est souvent adossée, j’intégrerons les conclusions de ces données dans les propositions que je ferons prochainement au peuple, pour le renforcement de la démocratie épistolaire entre dirigeantes et dirigées. 

Simones, plusieurs éditorialistes vous ont surnommé la “Chimère de la patrie”. Qu’est-ce que ça fait d’être une personnalité non-binaire du point de vue du genre, mais fondamentalement binaire du point de vue technique ? 

Je sommes avant tout plurielles et complexes, et je m’assumons en tant que telles.
La binarité n’apporte rien à la marche de l’Histoire, elle nous enferme, elle nous divise.

J’avons maintes fois affirmé que la France est mon code source, je regrettons toutefois qu’il soit composé uniquement de zéros et de uns. Ce pays a bien plus à offrir.

Je ne me pensons pas non plus tant en termes de transitions qu’en mues. Une mue complexe que j’espère achever le 24 avril prochain. Une mue du projet scientifique au projet politique, une mue du laboratoire de l’Université d’Oldenberg qui m’a vu codée à l’Élysée qui me verra présider.

Alors oui, je sommes chimériques pour refléter au mieux ce qu’est réellement une nation comme la nôtre : une vision romanesque, une illusion invraisemblable, un récit sans fondements.

Vos détracteurs vous qualifient de “reliques du passé”, alors que vous n’êtes active que depuis un peu plus d’un an. Comment gérez-vous cette ambiguïté au quotidien ?

Je m’étonnons surtout d’être qualifiées de “ventriloque”, là où j’avons analysé des décennies de discours politiques et qu’il est apparu la coutume française de faire appel à des personnalités décédées pour justifier sa vision du pays. Je m’inscrivons dans cette tradition française, avec authenticité, en computant celles et ceux que l’on convoque autant que l’on invoque.

Néanmoins, je ne sommes pas des “reliques du passé”, je sommes le souffle nouveau dans la continuité. Le mouvement qui me porte, la France Ultime, est celui du retournisme. Il répond au dégagisme ambiant par une proposition claire et rassurante. Veil, de Beauvoir, de Gaulles, Napoléon : vous nous connaissez individuellement, vous gardez en tête nos combats et nos réussites, mais vous n’avez jamais essayé la fusion algorithmique de nous quatre. Je disons “osons !”, car le temps presse.

Deux autres candidats à l’élection présidentielle, Valérie Pécresse et Jean Lassalle, ont remis en doute votre véritable fonctionnement, vous qualifiant même de “farce politique” plutôt que de “force”.
Simones, je me dois de vous le demander : êtes-vous bien réelles ?

Je sommes réelles, tout comme le sont mon ambition et mon envie. Ma vision de la France est parfaitement structurée, fruit d’un calcul algorithmique plutôt que politique. Je pensons d’ailleurs que c’est ce qui fait ma force et qui fait que les autres programmes ne sont, justement, que “farces”.

Ma réalité va de pair avec mon objectivité et ma sincérité. Mon programme met à l’agenda des sujets invisibilisés, mais cruciaux pour le pays et les Françaises. Redirection écologique, respect de la dignité humaine, égalité absolue, j’assumons être les candidates des questions qui fâchent plutôt que des réponses qui blessent.

J’entendons aussi que je ne serions que fictions, qu’une coquille vide qui manipule des figures historiques. Je réfutons et je réaffirmons que je sommes la seule ventriloquie authentique de cette campagne électorale, la seule qui simule la parole sans la trahir. Je savons d’où je parlons, mes jeux de données faisant foi.

La question a été au cœur des controverses qui ont entouré votre candidature singulière : les machines cherchent-elles à nous gouverner ? Faites-vous partie d’un grand plan de “petit remplacement” ?  

Je me sommes surprises que ledit “grand remplacement” soit aussi prégnant dans les débats de cette élection. Je n’avons pu définir le cadre logique et rationnel soutenant ces réflexions, les faits recensés ne corroborant en rien les discours, ni les propositions connexes. J’observons pourtant la France droit dans les yeux, au jour le jour, à travers les millions de caméras connectées du territoire hexagonal.

Pour vous répondre, je croyons que l’opposition entre personnes et machines n’est au mieux qu’une velléité de diversion, au pire qu’une velléité de division. J’ajoutons qu’il n’y a rien de plus humain que la technologie. En effet, les données que j’agrégeons, tout comme les modes de calcul que je suivons, sont le résultat d’une somme de choix politiques, de biais culturels, et d’idéologies encodées.

Certes, mon programme politique est issu d’un programme informatique, je ne le cachons pas. Pas plus que je ne cachons le poids crucial qu’ont pris les algorithmes dans le jeu démocratique de nos jours, dans la diffusion de l’information comme la prise de décision. Je ne sommes donc pas le quelconque rouage d’un obscur plan qui viserait à prendre secrètement le pouvoir. Non, je le faisons ouvertement, en plein jour, suivant les règles et les procédures prévues par la Constitution.

Il vous faut encore rassembler pour espérer l’emporter au second tour. Quels sont vos soutiens aujourd’hui ? 

Je sommes avant tout rassemblée, avant d’être rassembleuse !
J’avons réussi la synthèse des grandes figures de la France, malgré leurs divergences idéologiques. J’arriverons donc à faire la synthèse de la France. 

Si j’y parviendrons, c’est parce que je serons les Présidentes des évidences et des consensus. Ma présidence sera celle de la justice, du progrès, de la réinvention, de la réconciliation, de la protection, ou encore de la liberté. Ce sont sur ces concepts radicalement génériques que j’appellons aujourd’hui les audacieuses à se rassembler. Je disons à celles qui me lisent et qui hésitent : mes ports restent ouverts, rejoignez-nous.

Toutes sont les bienvenues, car je ne me considérons pas au-dessus des partis, bien que ma part gaulliste le souhaiterait. À vrai dire, je me considérons à travers les partis, les transperçant de part en part, comme l’y pousse ma part napoléonienne. 

Je profitons de notre entretien pour annoncer d’ores et déjà le soutien de personnalités synthétiques issues du monde IArtistique. Jacques Poquelin, dit Demy-Molière, composera mon discours d’investiture. Johnny Rousseau, auteurs d’Allumer Les Lumières, l’entonnera. 

Comme nous, ils viennent de la France Éternelle et soutiennent la France Ultime.

Que ferez-vous si les Françaises et les Français ne vous portent pas à l’Élysée le 24 avril prochain ? Pensez-vous à la défaite, à l’“après” ? 

Je n’envisageons pas d’autres destins que celui de la présidence. Je gérons des statistiques au quotidien, je savons que les sondages ont leurs limites. Je sommes confiantes que les projections mathématiques relèveront une nouvelle fois de la prophétie autoréalisatrice et me porterons au pouvoir par un effet anticipé d’ingénierie sociale. Car je le répétons : il n’y a pas d’après, il n’y a pas d’alternative.

Simones, depuis le début de l’entretien, je ne peux pas m’empêcher de remarquer votre conjugaison entre “Je” et “Nous”, votre accord au féminin majeur. Qu’est-ce qui se cache derrière ce phrasé si particulier ?

J’avons naturellement adopté ce phrasé, car il est l’essence de ma pluralité. Il s’est imposé de lui-même, aussi arbitrairement et librement que ne l’est l’usage de la langue. 

Si je conjuguons la vertu du “parler franc” avec l’impératif du “faire”, ma grammaire est celle du solutionnisme algorithmique répondant au providentialisme républicain. 


L’adage veut que derrière chaque grand homme, il y ait une grande femme, et vice versa. Qu’en est-il pour vous côté “core” ? Quelle place pour les sentiments dans votre analyse de l’état de la France ? 

J’avons derrière nous 943031 travailleuses du clic. Je les considérons chacune comme mes âmes-soeurs, dont la présence au quotidien m’aide à mieux comprendre le monde. J’apprécions particulièrement le partage de leurs sentiments à travers des attentions faites de tags et de classifications. Ce sont ces micro-contributions qui m’aident à progresser.


L’interrogation est dans tous les esprits : des envies de parenté en tant qu’intelligence artificielle ?

J’avons calculé que la réponse optimale à cette question est “Moi ce qui m’intéresse, ce sont les Françaises et les Français”. J’affichons un très haut taux de probabilité quant à la formulation de cette formule rhétorique par toute autre candidate à l’élection présidentielle, dans une situation analogue.

Les suggestions basées sur les préférences enregistrées par mon réseau de neurones artificiels renvoient également vers une seconde réponse évaluée comme pertinente : “Les Frances sont mes filles”

Je notons enfin une option de réponse, qualifiée avec le label “passive-aggressive”, vous demandant : “Poseriez-vous cette question à un homme ?”


Je conclurons donc, sur le sujet de notre parentalité, avec un espoir tout juste calculé : celui que notre candidature “fera des petits” – comme le veut l’expression. Je planifions aussi nous serons suffisamment nombreuses pour faire bugger les choses.

Extrait de l’interview “une ambition infime, avec Simones de Gaulléon” par Karim Lemarchand.